La crise post-électorale de 2010-2011 avait plongé la Côte d’Ivoire dans un conflit sanglant qui fit environ trois mille morts. L’intervention française, menée sous le nom d’Opération Licorne, permit la capture de Laurent Gbagbo et consacra l’installation de Ouattara à la présidence. Cette implication étrangère laissa une empreinte durable dans les esprits : l’impression persistante que la France demeure un acteur incontournable de la vie politique ivoirienne, nourrissant ainsi suspicion et ressentiment au sein de la population.
Depuis son arrivée à la magistrature suprême, Ouattara est régulièrement accusé de dérives autoritaires. Des voix critiques, telles que celle de Franklin Nyamsi, qualifient son régime de véritable “razzia”, tandis que Guillaume Soro et d’autres figures de l’opposition dénoncent une dictature qui s’exprime à travers la surveillance, les arrestations arbitraires et les intimidations. Le cas de Zigui illustre les pressions exercées sur une jeunesse pourtant avide de liberté et d’expression démocratique.
En 2020, une révision constitutionnelle modifia profondément les règles relatives aux mandats présidentiels. Bien que la Constitution de 2016 ait fixé une limite de deux mandats, la Cour constitutionnelle estima que le premier mandat de Ouattara ne devait pas être pris en compte, ouvrant ainsi la voie à une troisième candidature. Cette interprétation controversée fut perçue par beaucoup comme une violation flagrante de l’esprit démocratique et provoqua de violentes contestations dans les rues.
Aujourd’hui, en 2025, à l’âge avancé de 83 ans, Ouattara a annoncé son intention de briguer un quatrième mandat, décision largement dénoncée par le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA) et par Laurent Gbagbo, qui y voient une dérive autocratique inquiétante et une confiscation pure et simple du pouvoir.
Le 9 août 2025, plusieurs milliers de militants et sympathisants de l’opposition ont manifesté à Abidjan, protestant contre l’exclusion de leurs leaders de l’élection présidentielle. Malgré la tension politique, cette mobilisation s’est déroulée pacifiquement sur le boulevard de la Solidarité à Yopougon, bastion historique de Laurent Gbagbo. Quelques jours plus tôt, le 4 août, le Parti des Peuples Africains Côte d’Ivoire (PPA-CI) dénonçait déjà l’arrestation de six de ses cadres, accusant le régime de chercher à étouffer la collecte de parrainages pour Gbagbo et d’instrumentaliser la justice pour museler toute contestation.
Face à cette situation, des artistes et des personnalités du monde culturel ivoirien ont également pris position. Des chanteurs de renom, des rappeurs engagés et des acteurs influents sur les réseaux sociaux se mobilisent pour dire non au quatrième mandat. Leurs messages, relayés massivement, traduisent la colère et la lassitude d’une population qui aspire à un renouveau démocratique et à un leadership tourné vers l’avenir. Cette prise de parole artistique illustre l’importance de la culture comme instrument de résistance et de conscience collective.
Dans ce contexte, le silence de la France apparaît particulièrement préoccupant. Après avoir contribué à l’installation de Ouattara en 2011, Paris semble désormais fermer les yeux sur les excès d’un régime en perte de légitimité. Une telle posture fragilise non seulement la crédibilité de la France en Afrique, mais l’assimile à un obstacle au développement politique et économique du continent. La responsabilité de la France devrait au contraire être d’adopter une position claire et constructive, en soutenant la démocratie, la stabilité et l’émergence d’un véritable partenariat équitable.
En définitive, si l’on peut reconnaître à Ouattara d’avoir ramené une certaine stabilité après les heures sombres de la guerre civile, ses choix politiques récents suscitent de profondes inquiétudes quant à l’avenir démocratique de la Côte d’Ivoire. La jeunesse ivoirienne, vibrante et déterminée, rejoint désormais par des artistes et des figures culturelles, continue de réclamer des institutions transparentes et une gouvernance respectueuse des libertés fondamentales. Reste à savoir si la communauté internationale, et en premier lieu la France, saura se départir de son silence complice pour devenir enfin un acteur de progrès plutôt qu’un spectateur passif des dérives autoritaires.
